Entretien avec Antoine Dufeu (D-Fiction)
Antoine Dufeu s’entretient par écrit avec Caroline Hoctan et Jean-Noël Orengo :
1 – Antoine, tu es écrivain mais tu te présentes aussi comme « poète ». Ta poésie ne semble, de prime abord, absolument pas préoccupée par les problématiques théoriques liées à l’activité de poésie, telles qu’elles se sont poursuivies et amplifiées depuis Mallarmé, à savoir : une interrogation sur le vers par rapport à la phrase, sur la rime et les répétitions de séquences syllabiques, sur le rapport sens et sons, sur le passage de l’écrit à la voix, modifiée ou non, etc. Toutes ces caractéristiques techniques ne semblent pas être d’un grand intérêt pour toi. Peux-tu développer ton rapport aux techniques de poésie ?
Pour chacun de mes livres, pour chacun des textes que j’écris (cette nuance parce que j’ai plusieurs « inédits » en stock), j’ai d’abord besoin de trouver une forme, une structure associée à une langue, un rythme. Mais aussi d’un rapport à ce que j’entreprends, à la littérature. Chaque livre, chaque texte, s’inscrit en outre, sans exception jusqu’à aujourd’hui, dans un rapport aux autres livres, textes. Je ne veux pas utiliser d’image pour qualifier les rapports entre ces textes car je n’en ai pas trouvé de satisfaisante. Peut-être parce que, justement, il n’y a pas d’image… à trouver. Plus techniquement, je travaille beaucoup sur les coupures, les changements. J’aime également inventer des mots.
2 – Plusieurs de tes textes sont d’abord des blocs de prose rythmée. Le sens y génère la répétition terminologique comme dans Nous (MIX., 2006). D’autres en revanche – comme Abonder (NOUS, 2010) – se présentent comme des syntagmes où dominent la coupe, la césure, le fameux passage à la ligne dont Christophe Tarkos a dit un jour (chez Pascale Casanova) qu’elle constituait pour lui l’acte de poésie dans l’écriture. Comment se passe chez toi ce passage à la ligne ? Qu’est-ce qui détermine ce passage, sachant que pendant des siècles, ce passage à la ligne a été guidé par le nombre de syllabes dans le vers et la rime en bout de piste ?
Je ne connaissais pas cette assertion de Tarkos. Dans Abonder effectivement, les coupures sont très importantes, autant que la mise en espace des vers… « libres ». Parfois, certaines césures s’imposent d’elles-mêmes, me semblent d’emblée évidentes. Parfois non. Il faut alors me remettre au travail : trouver le bon endroit de coupe, de passage à la ligne, de saut d’une ligne ou de plusieurs mais, je le répète, ce travail n’est sans doute jamais exactement le même d’un livre à l’autre. Et parfois, la coupe demeure insatisfaisante, sans doute parce que d’autres considérations ou préoccupations, tantôt de sens, tantôt d’effet, prennent le dessus. J’accorde, en outre, une importance particulière à l’unité syntaxique, là où forme et sens se mélangent même si ce mélange s’opère aussi dans les mots (un néologisme peut permettre de rendre ce mélange plus flagrant, énigmatique ou au contraire dérangeant).
3 – La poésie dite traditionnelle est marquée par une double action : d’une part, une trame d’écriture (forme) conçue par un dispositif de métrique et de versification spécifiques (nombre de syllabes dans un vers et type de rime à la fin de ces vers) et, d’autre part, un sens (fond) qui peut-être une histoire, un thème, etc. Ces deux versants peuvent être indépendants l’un de l’autre ou bien liés à plusieurs niveaux, l’un générant ou désignant l’autre. Ces caractéristiques se retrouvent aussi dans la prose mais de façon souvent moins spectaculaire (à l’exception de Perec). Ne penses-tu pas que face à ces deux dimensions de l’activité de poésie, de nombreux poèmes apparaissent aujourd’hui plus « unidimensionnels », précisément parce qu’ils racontent de plus en plus, le tout dans une langue expressive déliée de toute contrainte véritable qui est la marque de l’écriture, qu’elle soit en prose ou en vers ?
Je ne suis pas sûr que la poésie raconte de plus en plus. Venant de la poésie expérimentale (je propose ce qualificatif unificateur pour regrouper les avant-gardes, la poésie sonore, la poésie visuelle du XXeetc.), je n’ai pas cette impression. En ce qui me concerne, plus j’avance plus je réalise que « les deux versants que vous évoquez » sont juste à la croisée de mes préoccupations, de mes recherches. Comment écrire aujourd’hui en trouvant une adéquation entre fond et forme, une adéquation qui soit pertinente, sur plusieurs plans, une adéquation qui fasse mouche. En fait, c’est toujours là-dessus que je bosse.
4 - Abonder est publié aux Editions NOUS. C’est une excellente maison d’édition qui a notamment publié la « branche 6-version longue » du Grand incendie de Londres de Jacques Roubaud, branche intitulée La Dissolution. Jacques Roubaud défend justement une poésie à contraintes avec des systèmes métriques complexes, métrique étendue aux structures même des recueils (sonnet de sonnets, etc.). Il a par ailleurs raconté en mode ironique (double ironie car il n’a jamais eu aucun mal à voir éditer ses livres…) la difficulté qu’il a eu, dans le domaine de la prose, à publier cette « branche 6-version longue », avec décalage et code couleur pour chaque insertion dans son récit premier. Il y a notamment ce passage où Denis Roche explique que les Editions du Seuil ne peuvent pas prendre en charge ce type de projet. De fait, l’écriture métrique devient un lieu paradoxal de résistance face au marché car ça prend du temps de faire des vers et ce n’est pas simple à lire… Comment vois-tu le monde de l’écriture face au marché ? Le vers, outil anti-capitaliste ?
D’abord, la littérature n’a pas de vocation particulière à être anti-capitaliste. Que l’on veuille, comme je tente actuellement de le faire, évoquer le monde d’aujourd’hui à travers la littérature ou la poésie constitue un exercice en soi, un exercice parmi d’autres possibles. Publier des livres aux formes particulières, sortant de l’ordinaire, chez de petits éditeurs est toujours, encore, possible. Chez des éditeurs qui ont pignon sur rue (c’est-à-dire ceux qui vont te faire un contrat, dont la diffusion est bonne et pérenne, etc.), c’est plus compliqué mais pas impossible non plus. Il faut être au bon endroit au bon moment, réunir plusieurs éléments. Ce n’est pas l’édition, en général, qui s’est tendue, c’est le monde, son organisation politico-économique, sociale. C’est une question d’époque et c’est la nôtre, d’époque.
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http://d-fiction.fr/2011/02/entretien-avec-antoine-dufeu/
Le dossier que D-Fiction consacre à Antoine Dufeu :
http://d-fiction.fr/2011/02/antoine-dufeu/
