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NOUS éditons Theodor W. Adorno, Bernard Aspe, Alain Badiou, Judith Balso, Jacques Barbaut, Philippe Beck, Mehdi Belhaj Kacem, Luc Bénazet, Walter Benjamin, André Biély, Philippe Boutibonnes, Dominique Buisset, Benoît Casas, Paul Celan, Chateaubriand, Francis Cohen, Jean-Patrice Courtois, Robert Creeley, E.E Cummings, Jean Daive, Milo De Angelis, Jacques Demarcq, Mladen Dolar, Antoine Dufeu, Alexandre Dumas, Bénédicte Hébert, Gerard Manley Hopkins, Jacques Jouet, Alain Jugnon, Aurélie Loiseleur, Curzio Malaparte, Christophe Manon, Maupassant, Luis de Miranda, Ovide, Pier Paolo Pasolini, Jacques Roubaud, Sade, Gertrude Stein, Elio Vittorini, Gérard Wajcman, Andrea Zanzotto, Slavoj Žižek et Alenka Zupančič.

Apr 15

font 5 de E.E. Cummings, par Bruno Fern

Comme l’écrit l’auteur des Zozios (éditions nous) dans sa longue, documentée et passionnante postface à cet ouvrage paru en 1926, Edward Estlin Cummings fut un « clown jongleur profond incisif rêveur amoureux combatif, combinant parfois les genres », autrement dit un drôle d’oiseau d’une inventivité rare, n’hésitant pas à brasser les registres, à recourir à de nombreux néologismes, souvent en faisant exploser les mots ou en les agglutinant à sa guise, à utiliser la ponctuation et la typographie comme ça lui chantait, etc., donc à jouer sur toutes les cordes de la langue pour en tirer du mouvement, indéniable preuve de vie, et non la « merde parfumée qu’on / donne(Partout Pourquoi)comme de la divine poeusie » – appréciation encore valable aujourd’hui [1].

Le livre est résolument placé sous le signe du 5 de multiples façons : cinquième publié par Cummings, au titre excédant ce que 2 fois 2 sont logiquement censés faire (in French) et être (en anglais) [2], composé en cinq parties dont la première commence par cinq SONNETS– RÉALITÉS sur des prostituées et la dernière compte également cinq sonnets, eux consacrés à la femme aimée (et perdue), Elaine Orr. On peut y distinguer quelques dominantes thématiques (ou plutôt : existentielles) telles que :

* l’amour : 

(Tant que toi et moi aurons lèvres et voix
pour s’embrasser et entonner des chants
qu’importe qu’un fils de pute à l’esprit étroit
invente un instrument pour mesurer le Printemps ? 

chaque rêve nascitur, n’est pas fabriqué…)
alors au Diable ceci:et l’autre ;cela, 
puisque la chose sans doute est
de manger des fleurs et ne craindre pas. 

* la mort (dont la présence est exacerbée par la Première Guerre mondiale à laquelle Cummings a participé en tant qu’ambulancier dans l’armée américaine) : 

c’est drôlement
drôle comme ça explose dans
ta drôle de tête quand de
drôles d’obus se mettent à tomber drôlement vite
tu entends leurs rrrmp et
puis deplusenplusprèsprèsPRÈS
et avant que
tu puisses

 ! 

t’ex-

istes
PLUS

* la critique souvent férocement comique des gens de pouvoir (rupins et politiciens) et du mode de vie américain de l’époque, tout rapprochement avec des faits actuels n’étant pas interdit : 

rentrée des chambres fermez

les guillemets le microscopique Président pithécoïde
dans sa redingote
neuve(se hissant tout
en haut de la tribune danse follement
&&)&
papote de la Paixpaixpaix(puis
descend dégringolamment
au milieu d’un tonnerre d’applaudissements anthropoïdes)conclue

* inversement, un intérêt particulier pour les humbles (filles de bal, mendiants, parias et petits délinquants, « mes très bons amis, tous extrêmement louches, des traîtres pour la plupart, bienheureux de disposer encore de leurs vertèbres cervicales ») ; 

* la réflexion sur l’écriture, lucidement vécue comme aussi vitale qu’insuffisante (« si mes chants laissent filer / la très habile étrangeté de vos sourires / de vos cheveux le pénétrant silence premier »). 

Au final, on trouvera donc ici un peu de tout, faisant ainsi écho à la profusion hétérogène du dit réel – mais rien que du meilleur, pesé à la syllabe près. L’ensemble est tonique, à la fois savant et populaire, grave et léger, l’essentiel pour Cummings étant de jubiler tous azimuts, y compris, bien entendu, à travers son usage atypique des mots, puisqu’il ne peut que constater « la blonde absence de tout programme / hormis vivre enfin et toujours vivre et d’abord ».

[1] Notons cependant que la sacralisation de l’inverse existe aussi, celle de la matière soi-disant brute / pure / nue (faites vos jeux) dont la logorrhée à fort taux de répétitions est censée constituer l’un des spécimens les plus répandus.

[2] L’oscillation entre ces deux verbes est évidemment centrale : dans son avant-propos, Cummings, conformément à l’étymologie, écrit : « Si un poète est quelqu’un, il est celui à qui les choses importent peu – quelqu’un qui est obsédé par le Faire », ce faire-là (plus que les règles de l’arithmétique) permettant d’être, malgré tout – entre autres exemples, l’échec amoureux et la Grande Boucherie de 14-18 ; d’ailleurs, en 1952, revenant sur cet avant-propos, Cummings déclarera lors de ses inconférences : « Poetry is being, not doing ».

Bruno Fern

Source : 
http://remue.net/spip.php?article4247#nb1




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